Inégalités : la majorité des Suisses renonce au rêve d’équité

Économie

La Suisse confortable se ment à elle-même. Ses statistiques économiques affichent une croissance stable, ses institutions paraissent solides, et pourtant une majorité croissante de Suisses rejette l’idée même que leur pays soit équitable. Ce basculement révélateur n’est pas qu’une impression : il repose sur une réalité économique de plus en plus incontournable, celle d’un fossé creusé chaque année davantage entre les privilégiés et le reste de la population.

Le Baromètre de la justice 2026 publié par le « Beobachter » en collaboration avec Coop protection juridique révèle un basculement : 51% des sondés estiment désormais que la Suisse n’est pas équitable, contre 46% qui exprimaient cette insatisfaction en 2024. En à peine deux ans, une majorité de la population a changé d’avis sur son pays. Ce n’est pas anodin dans une nation qui s’est longtemps présentée comme un modèle de cohésion sociale et de prospérité partagée.

Quand le revenu détermine la perception de justice

La fracture, selon le Baromètre, n’est pas subjective. Elle repose sur une ligne de fracture économique claire. Parmi les ménages disposant d’un revenu mensuel supérieur à 13’000 francs, 65% se déclarent satisfaits du système. À l’inverse, seules 27% des personnes gagnant moins de 3000 francs partagent cet avis. La démocratie suisse fonctionne donc à deux vitesses : pour qui a, l’équité existe ; pour qui peine, elle reste une fiction.

Certes, l’économie suisse affichait en 2026 une croissance de 1,2% selon la BCGE, sans retour de l’inflation. À première vue, tout semblerait aller. Mais cette croissance macro-économique est un mensonge statistique. Elle masque une réalité dévastatrice pour les petits salaires et la classe moyenne : les personnes à bas ou moyens revenus ont aujourd’hui un revenu inférieur à celui de 2016, tandis que les salaires et revenus des personnes les mieux rémunérées ont fortement augmenté.

Les salaires réels de la classe moyenne ont stagné entre 2016 et 2026. Dix ans de carrière, de cotisations, de loyauté patronale, pour un pouvoir d’achat qui recule. Entre-temps, les dividendes ont coulé à flots pour les actionnaires, les hauts cadres ont vu leurs bonus exploser. La croissance que célèbrent les gouvernements est devenue le privilège exclusif des plus riches.

Les femmes, premières victimes d’un système qui abandonne

Si l’inégalité touche tous les petits salaires, elle revêt une dimension sexuée qui l’aggrave encore. Ces pertes de pouvoir d’achat affectent particulièrement les femmes, qui gagnent en moyenne 2000 francs de moins par mois que les hommes. Pendant que certaines femmes accèdent aux postes de direction, la majorité reste écrasée par une triple peine : salaires plus bas, primes d’assurance-maladie qui rongent davantage leur revenu, et une charge de travail domestique non rémunérée.

Une femme sur deux gagne moins de 5000 francs, tandis que la moitié des hommes gagne moins de 7000 francs. Le rapport de l’USS qualifie cet écart d’« alarmant ». Ces chiffres, secs et froids, racontent des vies de femmes qui renoncent à se soigner, qui choisissent entre loyer et nourriture, qui n’ont aucune sécurité financière.

Un système qui choisit les riches

La Suisse ne découvre pas cette inégalité par hasard. Elle la choisit, année après année, par ses politiques fiscales et budgétaires. Depuis 2019, la fortune des milliardaires en Suisse a augmenté de 70,8 milliards de dollars, soit l’équivalent de 39 millions de dollars par jour. Pendant ce temps, les cantons réduisent les impôts sur les grandes fortunes et les entreprises, au lieu d’utiliser ces marges de manœuvre pour soutenir les familles qui asphyxient. L’USS demande clairement : les cantons devraient utiliser leurs marges de manœuvre financières pour « réduire sensiblement les primes d’assurance-maladie plutôt que d’accorder de nouvelles baisses d’impôts ». Un appel sans doute trop raisonnable pour être entendu.

Le message du Baromètre de la justice est sans équivoque : les Suisses ne sont pas dupes. Ils voient le fossé s’élargir. Ils sentent leur sécurité s’éroder. Et ils en concluent, logiquement, que le système n’est plus équitable, s’il l’a jamais vraiment été. La question n’est plus de savoir si la Suisse doit agir, mais si elle en trouvera la volonté politique avant que l’abandon du rêve suisse ne devienne irréversible.