Le fatalisme climatique gagne la Suisse : quand les Suisses renoncent avant même la bataille

Société

Les chiffres sont sans détour. La population suisse montre un fatalisme croissant face au climat, 29% estimant qu’il est trop tard pour agir. Pire encore, ce sentiment d’impuissance dépasse celui enregistré dans les pays voisins. La proportion de la population suisse qui estime qu’il est “trop tard pour faire quoi que ce soit” contre le changement climatique (29%) est plus élevée que dans les pays voisins, et l’opinion selon laquelle les actions individuelles “ne font aucune différence” y est également plus répandue.

Derrière ce renoncement collectif se cache une bien pire nouvelle : l’effondrement de la responsabilité individuelle. Seuls 50% des Suissesses et des Suisses considèrent l’inaction climatique comme un manquement envers les générations futures. Autrement dit, une personne sur deux ne voit pas le problème comme une trahison des enfants et des petits-enfants. Le contrat social, celui qui liait les générations dans le temps, se déchire silencieusement.

Le paradoxe suisse, c’est que ce fatalisme germe justement dans le pays qui se chauffe le plus vite. La Suisse fait partie des pays qui se réchauffent le plus au monde. Nos glaciers fondent. Nos forêts brûlent. Nos hôpitaux et nos prisons craquent sous la chaleur. Les faits physiques sont là, implacables. Et pourtant, les esprits se ferment.

Un confort qui engourdit

Pourquoi cette reddition face à l’évidence ? Peut-être parce que les Suisses, dans leur majorité, ont appris à survivre à tout. La richesse accumule les amortisseurs : climatisation dans les bureaux, migrations possibles vers les zones moins touchées, moyens pour adapter les biens et les corps. Le changement climatique reste une menace lointaine, abstraite, comparée aux factures d’énergie du mois prochain.

74% des personnes interrogées s’inquiètent des prix de l’énergie, soit bien davantage que du climat lui-même. Les préoccupations économiques immédiates ont submergé l’urgence existentielle. C’est le triomphe du court terme sur la survie à long terme.

Contre toute logique, ce fatalisme s’accompagne d’une confiance surprenante dans l’action gouvernementale. Un niveau inhabituellement élevé de confiance dans le fait que le gouvernement suisse “dispose d’un plan clair” pour faire face à la crise climatique (32%), confiance nettement plus forte qu’en Italie (24%), en France (21%) et en Allemagne (19%). Les citoyens s’en remettent aux autorités tout en pensant qu’il est trop tard. C’est une posture de capitulation : on délègue, on espère, on attend. Mais on n’agit pas.

Un renoncement qui arrange les puissants

Ce basculement vers le fatalisme ne sort pas de nulle part. Il se construit patiemment, mois après mois, par la répétition des promesses non tenues, des rapports alarmistes qu’on ne lit plus, des débats qui tournent en rond. Les Suisses ont entendu l’alarme tellement souvent qu’elle ne signifie plus rien. C’est une forme insidieuse de défaite politique : l’épuisement des cœurs avant la vraie bataille.

Ce découragement profite surtout aux grands émetteurs et aux puissants. Tant que les citoyens croient qu’il est trop tard, ils ne descendent pas dans les rues. Tant qu’ils pensent que leurs actions ne changeront rien, ils ne remettent pas en question les structures de production, de transport, d’énergie qui polluent. Le fatalisme climatique est le meilleur allié du statu quo.

La Suisse romande, face à cette crise croissante, doit comprendre qu’il s’agit d’une bataille politique bien avant d’en être une environnementale. Le renoncement est une arme qu’on retourne contre soi. Il est temps de la poser.