L’école suisse perd du terrain : une décennie de décrochage masque des inégalités croissantes

Société

Les résultats ne trompent pas. Depuis 2015, le système éducatif suisse a régressé de façon mesurable. Les compétences des jeunes suisses en lecture et en mathématiques ont perdu l’équivalent d’un an de scolarité en dix ans. Une tendance qui devrait inquiéter au-delà des frontières de la Suisse romande, tant elle remet en question le mythe d’une école suisse performante et égalitaire.

Une excellence qui s’effrite

Le déclin n’est certes pas dramatique sur le plan comparatif. La Suisse demeure très bien positionnée en comparaison européenne, et ce même après une décennie de baisse. Cela dit, cette consolation n’apaise guère les inquiétudes légitimes. On n’attend pas d’un système d’exception qu’il stagne ou qu’il recule. On l’attend performant, ambitieux, en progression constante.

La question qui s’impose logiquement est celle-ci : pourquoi cette dégradation à mi-parcours de ce que certains présentent comme une puissance éducative ? Les réponses ne manquent pas : effectifs en augmentation, moyens stagnants en termes réels, investissements insuffisants dans les infrastructures et le personnel, impact des chocs climatiques sur les établissements scolaires (comme l’a documenté Journalium lors de la crise des crèches fermées par la chaleur). Mais au-delà de ces facteurs structurels se profile une réalité encore plus préoccupante.

Où l’inégalité devient visible

La Suisse affiche un important écart entre élèves favorisés et défavorisés. Ce constat ramène au cœur d’une tension fondamentale de notre époque : à mesure que le système d’éducation suisse vieillit, ses inégalités se cristallisent. Les enfants issus de milieux aisés conservent accès aux ressources privées, aux classes supplémentaires, aux tuteurs payants. Les autres, non. Le résultat est une école qui ne nivelle plus par le haut, mais qui laisse se creuser l’écart.

Ce phénomène n’est pas nouveau, mais il s’accélère. Les données PISA le révèlent en creux : si la moyenne nationale baisse, ce sont surtout les plus vulnérables qui chutent. La Suisse, autrefois laboratoire d’égalité des chances, devient un pays où l’origine sociale détermine de plus en plus l’accès aux compétences fondamentales.

Le harcèlement, une plaie endémique

Pire encore, la Suisse reçoit aussi une mauvaise note dans le domaine du harcèlement. Ces violences quotidiennes, normalisées dans les cours de récréation et amplifiées sur les réseaux, affaiblissent l’apprentissage, fragilisent la confiance, creusent les fractures sociales. Elles prospèrent particulièrement là où les ressources pour y faire face sont les plus minces : dans les écoles des quartiers moins favorisés.

Le tableau est donc celui d’une école suisse en trois tempos : un système global qui régresse, des inégalités qui s’aggravent, et un climat scolaire dégradé. Ce n’est pas un déclin spectaculaire, c’est une lente érosion, bien plus difficile à combattre politiquement parce qu’elle progresse dans l’indifférence.

Un appel à l’action

La Suisse romande ne peut se permettre cette passivité. Elle doit investir massivement dans l’éducation publique, non pas pour rattraper un avantage perdu, mais pour éviter de perdre son âme. Cela passe par un renforcement du personnel enseignant, une augmentation des ressources dans les écoles des quartiers déshérités, une politique de soutien spécifique pour les élèves en difficulté, et une lutte systématique contre le harcèlement.

Les chiffres de PISA ne sont qu’une photographie, mais elle montre une Suisse qui, doucement, abdique son engagement envers l’égalité des chances. Il est temps d’inverser cette tendance.