Les chiffres sont vertigineux. En dix ans, l’emploi dans les sciences de la vie a explosé de 55 % en Suisse romande. La valeur ajoutée réelle a quadruplé entre 2015 et 2025, avec une croissance annuelle moyenne de 15 %. À lui seul, ce secteur explique 42 % de la croissance économique réelle de la région. Pourtant, ces résultats exceptionnels ne font presque aucun bruit. L’économie romande s’effondre sous ses propres succès, et personne ne semble vraiment le voir.
L’étude de BAK Economics, commanditée par le Groupement Romand de l’Industrie Pharmaceutique, livre un diagnostic sans équivoque : les sciences de la vie sont devenues le poumon économique de la Suisse occidentale. Avec une productivité par emploi de 539 000 francs, ce secteur triple la moyenne régionale et approche le double du secteur financier, souvent présenté comme la locomotive de l’économie. Les chiffres bruts fascinent : 38 155 emplois en équivalents plein temps, 20,6 milliards de francs de valeur ajoutée, 4,5 milliards de francs de salaires générés annuellement.
Mais ici réside le vrai scandale. Quand un secteur génère à lui seul plus de 40 % de la croissance régionale, où vont réellement ces profits ? Les salaires moyens des travailleurs romands stagnent depuis des années, tandis que les classes populaires et la classe moyenne voient leur pouvoir d’achat se réduire. Comment une économie qui explose peut-elle laisser ses habitants s’appauvrir ?
Un secret bien gardé
Ce qui choque aussi, c’est l’invisibilité quasi totale de ce phénomène économique. Comme l’a relevé Gilles Aebischer, co-président du GRIP, les Romands ne perçoivent pas le poids économique de ce secteur sur leur territoire. Les deux géants bâlois, Roche et Novartis, accaparent l’attention médiatique, alors que des centaines de petites et moyennes structures, pharmaceutiques, biotechnologiques, des laboratoires de recherche et des sièges sociaux parsèment le territoire romand. Ils créent de la richesse à un rythme décuplé, mais cette prospérité reste cantonnée à des poches d’excellence.
Cette centralisation de la valeur crée un fossé inédit. Pendant que l’industrie des sciences de la vie se targue de croissances à deux chiffres, les jeunes diplômés romands peinent à trouver du travail. À Genève, 17,3 % des jeunes pourvus d’un master en économie sont toujours au chômage un an après leur diplôme. À Lausanne, ils sont 13,7 %. L’emploi existe, mais il n’est pas accessible à tous, et surtout, il ne crée pas d’égalité.
Une croissance qui profite à qui ?
L’étude du PIB romand des six banques cantonales affirmait voilà deux ans que les deux dernières décennies avaient été exceptionnelles pour la région. Mais la Suisse romande n’a jamais autant parlé de chômage, de bas salaires, de logements inabordables, d’inégalités salariales. Cette contradiction n’est pas un paradoxe : elle est l’essence même du modèle économique suisse. Une croissance ultra-concentrée aux sommets, tandis que le reste de la société stagne ou régresse.
Le Groupement Romand de l’Industrie Pharmaceutique crie au secours, dénonçant des « conditions-cadres » insuffisantes. Il demande plus d’investissements, plus de formations, une meilleure reconnaissance. Mais l’enjeu fondamental n’est pas là. Ce qui compte, c’est de savoir pour qui cet argent travaille. Quand une industrie génère plus de 20 milliards de francs de valeur ajoutée par an, il n’y a aucune raison qu’une partie importante de la population romande vive dans l’insécurité économique.
La Suisse romande ne manque pas d’argent. Elle manque de justice. Tant que cette richesse nouvelle resteia accaparée par les actionnaires et les cadres supérieurs, tandis que les salaires stagnent et que le chômage s’approfondit, aucune célébration économique n’aura de sens.