Le Secrétariat d’État à l’économie vient de publier son rapport mensuel sur le marché du travail. En surface, tout paraît rassurant : le taux de chômage national s’est maintenu à 3 %, un taux auquel le pays s’habitue depuis des mois. Les politiques applaudissent, les médias titrent sur la « stabilité » du marché. Mais cette sérénité affichée relève de la myopie statistique. En Suisse romande, la crise s’approfondit et se concentre de manière insoutenable.
Un phénomène caché par les chiffres globaux
Le chômage longue durée en Suisse a fortement augmenté depuis 2023, touchant environ 18 000 personnes en 2025, avec la Suisse romande particulièrement affectée qui concentre 42 % des chômeurs longue durée pour 28 % seulement des personnes actives du pays. Cette concentration massive, loin d’être anecdotique, révèle un déséquilibre régional profond que les moyennes nationales occultent systématiquement.
Ce chômage de longue durée ne frappe pas au hasard. Dans les cantons romands, on dénombre 6,7 personnes de plus de 50 ans en recherche d’emploi depuis au moins un an pour 1000 actifs, catégorie de loin la plus touchée. Les quinquagénaires romands connaissent une précarité d’une ampleur que les statistiques nationales réduisent à une décimale.
Genève et Vaud : les zones de turbulences oubliées
Neuchâtel connaît un taux de 8,2 chômeurs longue durée pour 1000 actifs, tandis que Vaud atteint 6,6 et Genève 6,7, et dans le canton de Vaud plus de 2800 personnes peinaient durablement à trouver un emploi l’année passée, tandis que Genève en enregistrait plus de 1700. Ces chiffres n’apparaissent presque jamais dans le débat public national.
La situation ne s’améliore pas. Tous ces cantons connaissent une évolution défavorable depuis deux ans. Il ne s’agit plus d’une fluctuation, mais d’une tendance structurelle qui s’installe, que les gouvernements successifs semblent accepter comme naturelle.
Pourquoi personne n’en parle ?
La réponse est aussi simple que scandaleuse : le chômage longue durée disparaît des indicateurs de surface. Quand on perd son emploi après un an de recherche, on n’apparaît plus dans les statistiques du SECO traditionnellement citées. Les demandeurs d’emploi sans indemnités, ceux qui ont épuisé tous leurs droits, deviennent invisibles. Le pays se réjouit d’un taux de chômage stable tandis que des dizaines de milliers d’individus en Suisse romande traversent une précarité existentielle sans que cela figure au tableau de bord du gouvernement.
Pour les personnes confrontées à cette réalité, la situation ressemble à un enfermement sans issue. Comme l’exprime une chercheuse en sciences de l’environnement, « on a une sorte de CDI d’incertitude », et pour les jeunes diplômés notamment, l’insertion dans le marché du travail s’est avérée difficile au sortir des études.
Une classe politique sourde à ses régions
La Suisse romande paie un prix démesurément élevé pour la stagnation du marché du travail national. Pendant que Berne, Zurich et la Suisse alémanique affichent des taux contenus, les régions francophones accumulent les déçus du marché de l’emploi. Ce fossé régional n’est pas accidentel : il reflète des inégalités structurelles d’investissement économique, d’accès aux secteurs porteurs, et d’une certaine indifférence du pouvoir fédéral face aux spécificités romandes.
Les gouvernements locaux, eux aussi, semblent résignés. Plutôt que de s’attaquer aux racines du problème, renforcer les secteurs d’activité, freiner les restructurations, investir dans la formation, ils gèrent l’invisibilité. Les chiffres officiels demeurent rassurants. La Suisse romande, elle, continue de saigner.