La bonne nouvelle du rapport social 2026 de Vaud est facile à énoncer : entre 2012 et 2022, le taux de pauvreté est passé de 5% à 3,9% de la population. Et plus impressionnant encore, sans les prestations sociales, le taux de pauvreté du Canton de Vaud aurait été de 11,1% au lieu de 3,9% en 2022. Les chiffres crient : le système fonctionne quand on y accède.
Sauf qu’il ne fonctionne que pour ceux qui osent le demander. Et c’est là que le tableau se noircit.
Le grand absent-présent : le non-recours
Près de 30% des personnes éligibles à l’aide sociale n’en font pas la demande. Pas par rejet idéologique du système ou par fierté mal placée. Non. En 2022, un quart des personnes éligibles aux subsides et, en 2020, près d’une personne sur quatre ayant droit aux prestations complémentaires AVS n’en demandaient pas. Les raisons principales du non-recours sont la méconnaissance des aides financières à disposition ou des démarches à entreprendre, la crainte de la stigmatisation.
C’est presque insoutenable : des prestations existent, elles réduisent concrètement la misère de ceux qui les reçoivent, mais elles restent invisibles pour un tiers de la population qui y aurait droit. L’Etat distribue des bouées de sauvetage que les naufragés ne voient pas. Et quand ils les voient enfin, la honte ou la peur des démarches les en éloigne.
Les précaires face à un mur administratif invisible
Le canton de Vaud a du moins le mérite de commencer à mesurer ce phénomène. Le Canton dispose ainsi d’un nouvel indicateur pour suivre et mieux comprendre les phénomènes de non-recours aux prestations sociales. En 2022, 22 % des ayants droit aux PC Familles, 25 % aux subsides à l’assurance-maladie et 30 % au revenu d’insertion n’en bénéficient pas.
Ces chiffres décrivent une réalité écrasante : pendant que Vaud se félicite d’avoir réduit la pauvreté statisquement, elle construit objectivement des murs invisibles autour de ses aides. Le système est à la fois efficace et inaccessible. Efficace pour ceux qui le connaissent, le comprennent, qui ont la santé mentale et administrative pour s’y naviguer. Inaccessible pour les autres.
Quand l’inégalité se joue avant la demande
Ce qui devrait inquiéter Journalium et ses lecteurs, ce n’est pas l’existence du filet social vaudois. C’est que ce filet a un maille. Large. Les inégalités ne se creusent pas seulement au moment où les salaires stagnent ou où les prix des loyers s’envolent. Elles se creusent aussi au moment où quelqu’un, assis dans un petit studio pourri, n’ose pas franchir la porte de l’office de l’action sociale parce qu’il craint de passer pour un parasite, ou parce qu’il ne sait simplement pas que c’est possible.
La Suisse romande a longuement débattu d’inégalités, de salaires gelés, de logements inabordables. Voilà un rappel brutal : même quand les cantons mettent en place des solutions concrètes et efficaces pour les pauvres, ceux-ci ne les trouvent pas. Ou n’osent pas. C’est une inégalité de l’accès, cachée derrière les statistiques rassurantes des rapports sociaux.
Vaud a bâti un bateau de sauvetage très efficace. Mais une partie non négligeable des noyés ne le voit pas, ne sait pas le rejoindre, ou a trop peur de demander de l’aide pour monter à bord. C’est peut-être là l’inégalité la plus insidieuse : celle qui résulte non d’une absence de solutions, mais de l’incapacité systémique du système à les rendre visibles et accessibles aux plus vulnérables.