Le diagnostic tombe comme un couperet. Alors que les patrons célèbrent une croissance économique que les chiffres nationaux qualifient de satisfaisante, les femmes suisses découvrent que leur situation s’aggrave d’année en année. Le fossé des salaires entre hommes et femmes vient de se creuser davantage, révélant une réalité que les statistiques générales persistent à maquiller.
L’écart salarial entre les sexes s’est établi à 17,4%, contre 17,2% l’année précédente, selon l’indice Women in Work 2026 de PwC publié cette année. Ce chiffre seul raconte déjà l’histoire d’une Suisse où l’égalité n’existe que sur le papier. Mais il y a pire encore: le revenu annuel brut médian des salariés à plein temps atteint 92’000 francs chez les hommes, contre 80’900 francs chez les femmes, selon l’Office fédéral de la statistique. C’est un écart de plus de 11’000 francs par année, gravé dans l’inégalité systémique.
L’illusion de la participation
Ce qui rend le tableau encore plus préoccupant, c’est que l’apparence d’égalité progresse tandis que la réalité s’enfonce. Si le taux d’activité des femmes a légèrement augmenté pour atteindre 80,8%, ce progrès statistique cache une tragédie: la proportion de femmes occupant un emploi à plein temps a baissé, passant de 60,7% à 59,2%. Plus de femmes travaillent, mais moins à temps complet. Le système les pousse vers le temps partiel, ce refuge du salaire découpé en miettes.
Pourquoi? Parce que l’économie suisse s’est construite sur cette acceptation non dite: une main-d’œuvre féminine flexible, meilleur marché et docile. Les employeurs y trouvent leur compte. Les femmes y perdent leur stabilité.
Quand les salaires stagnent, les riches s’enrichissent
Ce n’est pas nouveau, mais le phénomène s’accélère. Alors que les revenus disponibles bas et moyens ont légèrement reculé entre 2016 et 2025, les personnes les mieux rémunérées disposent, à la fin du mois, de nettement plus d’argent qu’en 2016, selon le rapport 2026 de l’USS sur la répartition des revenus. Les femmes, qui occupent proportionnellement plus d’emplois à bas salaire, en sont les premières victimes.
Les salaires médians stagnent malgré les gains de productivité enregistrés. Tandis qu’autrefois, ces gains étaient répercutés sur les salaires réels et se traduisaient par des hausses salariales, cette règle n’est plus respectée depuis 2016. Entre 2016 et 2026, l’économie suisse a produit de la richesse. Cette richesse n’est pas descendue jusqu’aux salaires ordinaires; elle s’est concentrée en haut. Comme si la prospérité était réservée aux actionnaires et aux cadres supérieurs.
Le système fédéral en otage
Genève, symbole de la Suisse romande, demeure pionnière en matière de salaire minimum. Mais cette diversité cantonale, présentée comme une vertu du fédéralisme, maintient aussi une patchwork d’inégalités. Genève établit le seuil le plus élevé à CHF 24,59/h, suivi de Bâle-Ville (CHF 22,20), Jura (CHF 21,40), Neuchâtel (CHF 21,35). Ailleurs, le vide. Le fédéralisme devient excuse à l’inaction.
Pendant ce temps, les chiffres du chômage national rassurent: environ 3% en 2026. Mais comme cet état des lieux l’a documenté maintes fois, cette moyenne dissimule des catastrophes régionales. Et cette moyenne ne dit rien des travailleurs à temps partiel involontaire, des femmes sorties du marché, des salaires qui ne suivent pas l’inflation.
L’acceptation passive de l’inégalité
Ce qui rend ce phénomène particulièrement grave, c’est qu’il procède d’une acceptation passive. La Suisse ne nie pas ces chiffres; elle les publie, régulièrement, les yeux fermés. Les indices s’aggravent, les rapports s’accumulent, et rien ne change vraiment. Les politiques de conciliation travail-famille restent des voeux pieux. Les horaires fixes, rares. Les modes de garde, insuffisants. Les congés parentaux, ridicules comparés à ceux des pays voisins.
Quand une nation accepte que ses femmes gagnent 17,4% de moins que ses hommes, ce n’est plus une question d’égalité. C’est une question de priorités politiques. Et la Suisse a choisi.