La productivité monte, les salaires stagnent : comment la Suisse fabrique le recul de sa classe moyenne
En Suisse, un phénomène silencieux mais dévastateur s’accélère depuis dix ans. Les personnes à bas ou moyens revenus disposent aujourd’hui d’un revenu inférieur à celui de 2016, tandis que les salaires et revenus des personnes les mieux rémunérées ont fortement augmenté, selon l’Union syndicale suisse qui vient de publier son rapport sur la répartition 2026.
Le diagnostic crève les yeux mais reste largement absent des débats publics. Les salaires réels de la classe moyenne ont stagné entre 2016 et 2026. Une décennie perdue, alors que la productivité a augmenté d’environ 1% par an ces dernières années, sans que cela ne se répercute sur les salaires.
Ce décalage ne doit rien au hasard. Ce sont surtout les employeurs et les actionnaires qui ont profité des gains de productivité, grâce à des marges plus élevées et à des distributions de dividendes. Pour les salariés ordinaires, le message est implacable : il n’y a parfois même pas eu de compensation du renchérissement. Autrement dit, le coût de la vie a monté pendant que la rémunération s’enfonçait en termes réels.
Les femmes paient le prix fort
Les femmes paient un prix particulièrement lourd. Elles sont particulièrement affectées par cette perte de pouvoir d’achat. Les chiffres le confirment : l’écart salarial entre les sexes a continué de se creuser pour s’établir à 17,4%, contre 17,2% l’année précédente. Parallèlement, la proportion de femmes occupant un emploi à plein temps a baissé, passant de 60,7% à 59,2%.
Un choix politique, pas une fatalité
Cette polarisation des salaires n’est pas suisse par essence, c’est une politique. Elle résulte de choix répétés année après année : l’absence de salaire minimum fédéral, l’érosion du pouvoir de négociation des syndicats, l’acceptation passive des inégalités croissantes comme prix de la « compétitivité ».
Avec un écart salarial de 17,4%, la Suisse se situe nettement au-dessus de la moyenne de l’OCDE (12,4%), et la forte proportion de femmes travaillant à temps partiel indique un retard à combler. Pire encore, alors qu’elle figurait dans le top 10 de l’indice d’égalité professionnelle en 2016, la Suisse stagne autour de la 20e place depuis 2020.
La Suisse romande, déjà fragilisée par des pertes d’emplois internationaux et une pression immobilière croissante, ne peut se permettre de laisser s’éroder davantage les revenus de sa classe moyenne. Pourtant, c’est exactement ce qui se produit. Les gains de productivité ne financent plus la société, ils alimentent les dividendes. Et pendant ce temps, ceux qui construisent cette prospérité apparente voient leur avenir se rétrécir.